Notre mission :

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· utiliser les nouveaux médias pour contribuer à mieux faire connaître et aimer l’ensemble des peuples et des êtres humains :http://antennesdepaix.org/
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7 février 2013

La participation canadienne aux missions de l’O.N.U.pour le maintien de la paix

 (Voici un texte écrit en 2012 qui sera partagé pendant un colloque à Montréal le 13 fevrier 2013.)

Introduction

En janvier 2010, l’Institut Canadien de la Défense et des Affaires Étrangères (ICDAE/CDFAI), situé à Calgary, Alberta, publiait un rapport intitulé : Qu’est-il advenu du maintien de la paix? L’avenir d’une tradition. Ce rapport signé par Jocelyn Coulon et Michel Liégeois, Ph. D, retrace l’histoire du maintien de la paix depuis le temps de la Ligue des Nations jusqu’en 2010. Il nous offre une belle occasion d’examiner la riche histoire du maintien de la paix, telle qu’élaborée dans le rapport, et puis d’analyser la participation du Canada à la lumière de cette expérience. En conclusion, quelques liens avec l’enseignement social catholique s’imposeront à notre réflexion.

 L’histoire du maintien de la paix

La plupart des échanges sur le maintien de la paix commencent par la fondation des ‘casques bleus’ par l’O.N.U. à l’initiative de Lester B. Pearson et Dag Hammarskjöld en 1956, afin de régler le conflit autour du Canal de Suez. Ce qui n’est pas toujours reconnu, c’est que la Ligue des Nations avait déjà entrepris d’administrer certaines régions conflictuelles de l’Europe telle que Saarland, après la Première Guerre mondiale. Déjà à cette époque, des principes majeurs devant guider les forces du maintien de la paix étaient en place. Ceux-ci comprenaient l’accord primordial d’un cessez-le-feu et l’acceptation par les deux parties de la présence d’une force de Maintien de la Paix. Dès les débuts des missions de l’O.N.U. pour le maintien de la paix, leur rôle se limitait à veiller au respect du cessez-le-feu, sans aucune autre intervention. C’est avec l’établissement des ‘Casques bleus’, dans le contexte de la crise du Canal de Suez, que s’est ajouté le rôle d’interposition entre les deux forces en présence. Et cela a fonctionné à cause du prestige des Nations Unies qui agissaient comme un bloc contre les agressions armées entre les deux forces. Ce fut également la première fois que les forces de l’O.N.U. eurent la permission de porter des armes légères pour se défendre.
Tout cela a très bien fonctionné pendant de nombreuses années. Ce qu’il y avait de commun dans tous ces cas, c’est qu’il y avait un vrai cessez-le-feu et que toutes les parties impliquées s’étaient mises d’accord pour accepter la présence des forces de l’O.N.U. comme force d’interposition entre les opposants. Cela a tellement bien fonctionné dans le processus de Chypre (1964) que, comme le signale le rapport du CDFPI, l’effort diplomatique s’est arrêté : les deux parties étaient tellement satisfaites des résultats qu’elles ne voulurent rien changer. Elles gardèrent le statu quo.

Cependant, il devint évident que cela ne pouvait fonctionner lorsque l’O.N.U. fut appelée à intervenir dans les conflits internes d’un État. L’expérience de l’O.N.U. en Bosnie, en Somalie et au Rwanda a été particulièrement dramatique. Par la suite, des États membres de l’O.N.U. comme les États-Unis, le Canada, ont pratiquement retiré toute leur contribution aux missions de maintien de la paix de l’O.N.U. par égard pour les gardiens de la paix et leur sécurité. Présentement le Canada n’a que 160 soldats envoyés dans des missions de maintien de la paix de l’O.N.U. Globalement, le nombre de soldats de la paix a plongé de 80,000 à 20,000. Pour la plupart, ce sont des soldats qui viennent de pays du Sud. Le problème était que les rebelles fortement armés s’en prenaient aux soldats de l’O.N.U. équipés seulement d’armes légères. Ils les écrasaient facilement. De plus les forces de l’O.N.U. étaient incapables de protéger adéquatement les populations civiles à cause de niveaux de commandement compliqués.

En conséquence, d’autres acteurs entrèrent en scène. Tout d’abord on essaya de travailler avec des forces régionales, surtout là où des groupes (comme ECOWASen Afrique) pourraient relever le défi à l’intérieur de leur zone. Cependant, il devint vite évident que des organisations régionales en Afrique et en Amérique Latine n’avaient pas la capacité de faire face aux missions difficiles qui se présentaient. Après la chute du mur de Berlin, l’OTAN décida de se transformer en forte organisation de sécurité qui assumerait les rôles de gardiens de la paix ‘robustes’ là où jugeait que des forces lourdement armées seraient nécessaires. L’Union Européenne (U.E.) fit aussi l’expérience de divers modèles d’intervention sur son propre territoire, particulièrement après la scission de la Yougoslavie. Dans le moment, il n’y a que l’OTAN et l’U.E.. qui montrent qu’elles sont capables de mener à bien des missions multilatérales robustes de maintien de la paix. Seulement elles possèdent du personnel et de l’expertise militaire suffisants pour faire face à des situations ‘robustes’. Cependant, comme le montre le rapport Coulon-Liégeois, l’OTAN, tout en jouissant d’une expérience militaire et stratégique considérable, manque dramatiquement d’une force civile et diplomatique correspondante nécessaire. Sans contredit, l’ONU demeure l’instance la plus prestigieuse pour les efforts de maintien de la paix.

Ce que l’histoire a d’abord démontré c’est l’efficacité globale des Nations Unies à mener des missions de paix. Des huit missions qu’elle a pilotées, entre 1995 et 2005, sept ont réussi à arrêter la violence et à empêcher qu’elle ne se rallume. Ce qui n’est qu’à moitié vrai pour les missions de l’OTAN.
Une deuxième grande leçon de l’histoire, c’est qu’il faut procéder cas par cas quant au modèle de missions de maintien de la Paix. Dans certains cas, une intervention massive des civils était requise afin d’apporter une aide humanitaire et/ou administrative aux structures gouvernementales pour empêcher l’effondrement total de l’État. Dans certains cas, comme au Darfour, on jugea important d’apporter un appui d’armes lourdes aux gardiens de la paix – même des chars d’assaut, de l’artillerie et des forces aériennes - afin de protéger les réfugiés contre les rebelles maraudeurs et les soldats des forces gouvernementales. Dans d’autres cas, il fallut distinguer entre impartialité et neutralité. La mission de paix de l’ONU est fondée sur la neutralité de sa force. Cependant, comme ce fut le cas au Congo, qui fut l’objet de deux missions de paix, il devint important de démontrer que l’impartialité ne peut être confondue avec la neutralité, face aux forces qui s’opposent. Comme résultat, afin de protéger le gouvernement et le peuple (en Bosnie et au Rwanda, par exemple) on considéra nécessaire d’engager le combat contre les rebelles, notamment en République Démocratique du Congo, ce qui eut pour effet de brouiller la distinction entre le maintien de la paix et la guerre. De là aussi les racines du débat entourant l’engagement de l’OTAN en Afghanistan.
En essayant de trouver des modèles efficaces d’intervention du maintien de la paix, ces dernières années, il est apparu clairement que chaque situation est différente et nécessite une intervention adaptée afin d’être efficace. Bien plus, des approches intégrées doivent être utilisées incluant un rôle militaire possible, attentif aux responsabilités civiles, humanitaires et diplomatiques. Aux Nations Unies, actuellement, on reconnait que les mesures les plus efficaces, en termes de coût, sont celles qui interviennent avant l’éclatement de la violence. De plus en plus, les Nations Unies reconnaissent qu’il faut absolument protéger les populations civiles qui sont prises au beau milieu des conflits militaires des États affaiblis.
Et puis, la vaste expérience de l’ONU montre qu’il n’est pas suffisant de mettre fin à la confrontation physique et à la violence. Il faut aussi, en bien des cas, reconstruire entièrement les institutions administratives et gouvernementales des États écrasés. Reconstruire le tissu social peut exiger une présence qui peut durer des années.
Dans chacun de ces cas, l’ONU a adapté son approche aux exigences de chaque situation. Elle a appris par expérience et en ce sens on peut dire que l’ONU a acquis une grande expertise et une grande capacité à répondre aux conflits du monde d’aujourd’hui, avec une variété de menus qui lui permettent de faire face aux conflits, d’intervenir quand il le faut, de construire une paix durable lorsque la violence a fini par s’éteindre. L’ONU dirige la force la plus grande hors du Pentagone. Et ce qui est bon, c’est qu’elle jouit d’un fantastique prestige dans le domaine du maintien de la paix, en dépit d’expériences tragiques où ses soldats furent atteints par les assauts militaires ou bien la violence des rebelles.
La participation canadienne

Dans un document préparé pour la Journée Internationale des Gardiens de la Paix, le 29 mai 2010, plusieurs personnalités canadiennes

4 ont analysé l’abandon par le Canada de sa participation aux efforts du maintien de la paix en faveur d’une plus grande participation aux efforts militaires américains et à l’OTAN. C’est la triste réalité, même si le Canada s’était montré très actif pour commencer cette initiative des Gardiens de la Paix des Nations Unies, en 1956, avec la collaboration de Lester B. Pearson et de Dag Hammarskjöld. Dans les années qui suivirent, le Canada a contribué de façon généreuse en personnel pour les missions de maintien de la paix de l’ONU, à tel point qu’en 1992, il fournissait la plus large contribution du monde. En 2010, cependant, il se classe, selon le document cité plus haut, au 58e rang, entre l’Ouganda et de le Zimbabwe. Bien plus, lorsqu’un dialogue s’établit pour parler des besoins du maintien de la paix, le Canada fait bande à part et refuse de collaborer, comme l’indique le même document. Rappelons-le, le Canada ne dispose désormais que de 160 policiers, experts militaires et soldats affectés aux missions de maintien de la paix.
Cependant, comme l’indique le document du 29 mai, la demande pour des missions de maintien de la paix de l’ONU et la confiance en leur efficacité ne cessent d’augmenter. L’ONU a plus de troupes sur le terrain que n’importe quelle nation, mis à part les États-Unis. Dans la seule année 2010, il y a eu 16 missions sans compter plusieurs autres demandes.
Il est vrai que l’expérience vécue dans la mission de l’ONU au Rwanda, en un temps de génocide, a jeté un voile sombre sur le travail du maintien de la paix. Cependant, l’ONU a fait un suivi sérieux et a revu intensément ses procédures, ses structures et a ainsi regagné sa place sur la scène mondiale. L’Italie et la France, qui avaient toutes les deux retiré leur support, ont repris une participation active. Le Canada demeure récalcitrant.
II. L’enseignement social de l’Église catholique
L'enseignement social catholique fournit un bon cadre pour analyser cette longue expérience du maintien de la paix. Depuis plus de mille ans, l’enseignement social catholique pouvait être résumé par « la théorie de la Guerre Juste ». La théorie disait que pour qu’une guerre soit juste, il fallait qu’elle vise à atteindre un objectif qui soit supérieur à la violence causée par la guerre; que seuls les États pouvaient décider d’entrer en guerre après avoir épuisé tous les autres moyens en vue de la paix; que les moyens utilisés dans la guerre soient proportionnels au but à atteindre; que les populations civiles soient exclues des cibles visées par la guerre. Ces principes furent encadrés dans des lois internationales comme cela s’est fait graduellement au cours du XVe siècle. Aujourd’hui, c’est la référence classique pour évaluer les interventions armées dans les violences entre les États ou à l’intérieur d’un État.
Le premier grand document qui a ouvert le débat fut un document du deuxième Concile du Vatican : L’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes, 1965). Ce document consacre un chapitre à « La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations ». Ce texte distingue clairement les guerres et les préparations à la guerre au cours de la deuxième moitié du XXe siècle du contexte de celles des siècles précédents. Il affirme clairement que la guerre doit être éliminée de notre histoire et qu’elle peut l’être. Il incite les catholiques à s’engager dans un effort mondial pour créer un monde plus paisible. Le document invite les États à se joindre à cet effort. Le pape Jean XXIII avait développé ce point dans sa dernière encyclique, Pacem in terris, publiée quelque temps avant sa mort (1963). Cette encyclique fut étudiée attentivement par les Nations Unies comme cadre pour discerner les sentiers de la paix. Dans son encyclique Populorum progressio (1967), Paul VI insiste pour dire que le chemin de la paix passe par le développement économique et culturel des peuples du monde. Son appel se fait pressant pour qu’on mette fin à la pauvreté économique, culturelle et sociale comme voie vers la paix mondiale. Enfin, Jean Paul II, lors de ses messages annuels pour la Journée mondiale de la Paix (1er janvier), a répété avec insistance la nécessité de développer une culture de paix. Cet appel de Jean Paul II pour bâtir une culture de paix n’est pas très étranger à la mission de maintien de la paix des Nations Unies, spécialement quand on considère les approches des Nations Unies dans leur ensemble.
Tout ceci est un riche héritage qui doit être replacé dans le contexte des efforts des Nations Unies et d’autres institutions mondiales pour réduire les conflits, éviter les guerres et construire des aires de paix sécuritaires pour les citoyens du monde.
Options pour la paix
Quand nous passons en revue les options qui se présentent à nous aujourd’hui, à travers tant d’approches vérifiées par les Nations Unies, et quand nous réexaminons celles-ci à la lumière de l’enseignement social catholique, nous trouvons là du matériel pour un dialogue fructueux. Reconnaître l’importance du maintien de la paix dès le début d’un conflit et avant même qu’éclatent les violences débridées, est un pas essentiel dont la capacité doit être renforcée. Par l’usage de la médiation et de la diplomatie, le redressement des injustices économiques et culturelles et l’apport d’aide humanitaire, plusieurs conflits peuvent être évités.
Lorsque les activités de prévention des conflits n’ont pas suffi, pour quelque raison que ce soit, et que la violence éclate, les Nations Unies et d’autres organismes régionaux ont développé tout un éventail d’options pour des missions de paix. Un discernement des conflits, cas par cas, intervient alors. Ces options s’étendent d’un envoi d’observateurs non armés à l’envoi de soldats de la paix lourdement armés, prêts à confronter d’autres forces militaires qui prennent en otage les civils innocents, à offrir protection pour la distribution d’aide humanitaire aux réfugiés durant la guerre. Depuis les tragiques expériences de Bosnie, Somalie et Rwanda, les Nations Unies ont développé des moyens efficaces pour protéger les civils dans les zones qu’elles dirigent et aussi pour protéger leurs propres troupes en fournissant des armes lourdes, grâce à un leadership plus indépendant et une direction mieux coordonnée. Donc, l’ONU continue d’apprendre à mesure que de nouvelles réalités plus complexes surgissent.  

En même temps, les Nations Unies ont développé une extraordinaire expertise diplomatique, en accord avec les instances nationales et internationales, afin d’amener les parties principales d’un conflit à une médiation et une diplomatie axées sur la fin de la violence.
Ce qu’il y a de particulièrement utile dans le rapport de l’étude de cet Institut canadien de défense, c’est qu’il tente de systématiser les catégories d’intervention possibles. C’est un grand service rendu pour mieux comprendre ce qui est nécessaire dans chaque situation.
Finalement, les Nations Unies ont accumulé une vaste expérience de soutien efficace à la société civile en offrant des services publics d’administration et de gouvernance. Dans certains cas, elles ont agi comme édificateurs de la nation là où l’État s’était écroulé et était incapable de gérer son propre territoire. L’ONU a montré sa capacité à procurer un réel soutien aux nations affaiblies jusqu’à ce qu’elles soient capables de retrouver leur capacité de gouvernance.
Conclusion
Comme le montre la déclaration du 29 mai 2010, le Canada doit réévaluer sa participation aux missions de Maintien de la Paix de l’ONU et réorienter ses obligations militaires. De l’avis des auteurs Coulon et Liégeois, « ce serait une honte pour le Canada d’abandonner cet instrument, qu’il a tant travaillé à mettre sur pied, alors que les Nations Unies ont plus que jamais besoin de personnel au savoir-faire, aux capacités logistiques et militairement bien entrainées pour faire face aux nouvelles réalités» .
Tout ceci doit être combiné aussi aux importants talents que les Canadiens ont démontrés et raffinés au cours des temps : comme diplomates et gestionnaires, ils peuvent s’engager dans la tâche fondamentale de prévention des conflits et de reconstruction de la société, tâche à laquelle la présence des forces du maintien de la paix ouvre la porte.
Si nous voulons être sérieux avec notre engagement pour la paix dans le monde, nous devons réexaminer l’expérience des forces de maintien de la paix de l’ONU des 20 dernières années et en tirer les leçons. Nous devons entrer en dialogue avec les gardiens de la paix du monde, toutes religions et traditions séculières confondues. Nous devons mettre de côté toute position basée sur une idéologie et nous engager dans un dialogue ouvert. Essayons de discerner dans les situations qui se présentent les mesures les plus appropriées en vue d’établir une culture de la paix aujourd’hui. Il y a plusieurs voies qui se présentent et nous ne serons pas toujours tous d’accord avec les décisions prises par les autres. C’est une réalité de la vie humaine. Cependant, les différences ne nous excusent pas de faire un effort pour entrer en dialogue pour faire ensemble le discernement et de nous engager à poursuivre la paix. Les missions de Maintien de la Paix des Nations Unies nous fournissent justement le contexte approprié à de tels efforts.
                                      par Richard Renshaw, membre de Pax Christi Montréal

Montréal, mars 2012
Original anglais, traduit par J.-C. Bergeron

1 Cette section est tirée presqu’entièrement du rapport de Coulon et Liégeois.
2 Le rapport Coulon-Liégeois dit 179 alors qu’un document publié en mai 2010 et que nous utilisons plus loin dans ce texte parle de 160.
3 The Economic Community of West Africa States
4 Voir Le Devoir du 28 mai 2010. Le document est signé de Warren Allmand, Paul LaRose-Edwards, Dominic F. Léger, Nicolas Lemay-Hébert, Peggy Mason, Carolyn McAshkie and John Siebert. Un document semblable a été publié dans le Toronto Star, dans les mêmes jours. J’ai travaillé à partir de la version française.